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Le jugement de la cigogne

En octobre dernier, des médias montréalais faisaient grand cas du malheureux destin d’un enfant de la DPJ soi-disant « créé » par des médecins du Centre de reproduction McGill. Alors que le domaine de la reproduction assistée est en plein boum, une question se pose : devrait-on mieux évaluer les aspirants parents?

Par Sylvie St-Jacques, 26 février 2013

http://www.gazettedesfemmes.ca/6658/le-jugement-de-la-cigogne/

Page de journal du premier bébé éprouvette, Louise Brown.Sur le plan de la procréation assistée, bien des frontières ont été franchies depuis la naissance du premier bébé éprouvette, Louise Brown, en 1978.

Retour sur les faits : en janvier 2011, une femme de 37 ans fragile psychologiquement, victime de violence conjugale et traînant un lourd passé judiciaire se tourne vers le Centre de reproduction McGill après avoir été refusée par deux cliniques de fertilité. On l’insémine avec le sperme d’un donneur, elle tombe enceinte, mais sa situation personnelle ne s’améliore guère. Jugeant que la sécurité et le développement de l’enfant à naître sont compromis, la Cour du Québec recommande qu’il soit sous la responsabilité du Curateur public du Québec et hébergé en famille d’accueil avec suivi social pendant un an, et que les contacts mère-enfant soient suspendus pendant cette période.

Au-delà de l’émotion qu’il provoque, ce cas soulève des questions complexes sur les possibilités (et les pièges) du vaste univers de la procréation assistée. Les médecins, ici jugés responsables de la création d’un enfant de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), ont-ils vraiment un rôle de « parent-cigogne », c’est-à-dire qu’ils ont l’autorité pour décider qui peut (ou non) devenir parent?

Berner pour gagner

Au Centre de reproduction McGill, Dre Janet Takefman, directrice des services psychologiques, tient à donner sa version des faits. « Cette histoire est vraiment malheureuse et nous a tous secoués. Il s’agissait d’une femme battue, une catégorie moins représentée dans la population qui consulte en fertilité, mais néanmoins présente. Son mari souffrait de problèmes neurologiques; pour cette raison, les deux autres cliniques ont refusé de lui prodiguer des traitements pour qu’elle tombe enceinte. »

Photographie de Janet Takefman.

D’après Janet Takefman, directrice des services psychologiques du Centre de reproduction McGill, le cas du « bébé DPJ » est moins « un cas d’échec de la procréation assistée que le cas d’une personne qui a menti et échappé aux règles ».

La mère du « bébé DPJ » est arrivée au Centre de reproduction McGill armée d’une histoire plausible, mais fabriquée de toutes pièces. « Elle nous a dit qu’elle était une femme célibataire qui avait élevé les deux enfants de son défunt mari, qui avait subi une vasectomie. Désormais seule, elle désirait un enfant à elle. C’est une histoire que nous entendons souvent. »

Le rapport de la cour indique que la femme désirait un enfant depuis 10 ans et qu’elle avait déjà reçu trois traitements de fertilité infructueux. « Cette femme aurait pu tomber enceinte par plusieurs autres moyens : rencontrer quelqu’un dans un bar, avoir recours à un donneur en ligne, par exemple. Son histoire est moins un cas d’échec de la procréation assistée qu’un cas d’une personne qui a menti et échappé aux règles. Notre travail est simplement d’aider les femmes à tomber enceintes, pas de jouer les détectives! »

Pas pour tout le monde

Même si l’évaluation psychologique des parents souhaitant avoir recours à la procréation assistée n’est pas aussi exhaustive que certains le souhaiteraient — surtout après ce triste épisode —, on refuse parfois des patients au Centre de reproduction McGill. Janet Takefman rapporte qu’une patiente sur 10 est refusée, et que dans 20 % des cas acceptés, le début des traitements est conditionnel à un engagement à suivre une thérapie approfondie. « Cela peut arriver dans les cas de seconds mariages, où l’homme n’a pas eu d’enfants et la femme semble hésitante. Parfois, je crains aussi qu’il y ait des problèmes de consommation de drogue à la maison. »

Dre Takefman rapporte aussi qu’elle a refusé de donner des traitements à une femme de 47 ans, mère de cinq enfants de moins de 10 ans et qui venait d’en adopter un sixième. « Dans ces cas-là, on est forcés de se demander si c’est vraiment ce que le gouvernement souhaitait favoriser quand il a décidé de couvrir les frais des traitements de fertilité. » Elle soutient que les femmes plus âgées ne sont absolument pas une catégorie jugée à risque, au sens où la DPJ l’entend (risque d’abus, de négligence ou de maltraitance, par exemple). « Dans la plupart des cas, elles sont plus à l’aise financièrement et ont achevé de grimper les échelons de leur entreprise. Et si elles courent moins vite sur le terrain de soccer, elles compensent en lisant davantage. »

Reste que l’affaire du « nouveau-né DPJ » envoie une image troublante des possibles ratés d’un système où les cliniques de fertilité sont perçues comme des cigognes symboliques qui choisissent qui deviendra parent.

Photographie de Edith Deleury.

« Sur le plan éthique, il est délicat de décider qui est apte à avoir des enfants ou pas. Mais on devrait s’assurer qu’il s’agit d’un projet parental réfléchi, de façon à permettre à l’enfant à venir d’évoluer dans un cadre sain. » — Édith Deleury, présidente de la Commission de l’éthique en science et en technologie du Québec

Pour Édith Deleury, présidente de la Commission de l’éthique en science et en technologie du Québec, les techniques de procréation assistée remettent en cause les fondements sociologiques et anthropologiques de l’identité et de la parentalité. Rien de moins. Si bien que quand plusieurs personnes (et instances) sont impliquées dans la venue au monde d’un enfant, il est d’autant plus important de faire une analyse psychologique adéquate. Les entrevues rigoureuses auxquelles sont soumis les parents désireux d’adopter devraient servir de modèles à appliquer dans les cliniques de procréation assistée, croit-elle. « Sur le plan éthique, il est délicat de décider qui est apte à avoir des enfants ou pas. Mais on devrait s’assurer qu’il s’agit d’un projet parental réfléchi, de façon à permettre à l’enfant à venir d’évoluer dans un cadre sain. On pourrait aussi offrir du soutien psychologique pour faire cheminer certains aspirants parents et, ultimement, leur faire comprendre que la procréation assistée n’est pas le meilleur plan pour eux et pour l’enfant désiré, si c’est le cas. »

La maternité à tout prix

« La mère du bébé confié à la DPJ a d’abord été refusée par deux cliniques. Est-ce qu’il ne faudrait pas envisager un outil qui assurerait la “traçabilité” des candidats? » s’interroge quant à elle Sophie de Cordes, coordonnatrice générale de la Fédération du Québec pour le planning des naissances.

En outre, et au-delà de ses écueils personnels, la mère du « bébé DPJ » a peut-être eu le malheur d’obéir aux diktats d’une société où la réussite et l’accomplissement féminins sont presque systématiquement associés à la maternité. « Cette vision représente un recul majeur en matière d’avancées féministes, car elle renvoie à une définition de la femme basée sur sa biologie », relate Sophie de Cordes.

Elle émet de sérieuses réserves à l’égard de la procréation assistée qui, selon elle, s’inscrit dans « la surmédicalisation du corps des femmes » et est à l’image d’une société de production qui « veut obtenir tout, aujourd’hui, maintenant, et de préférence pour hier ».

Philosophe, elle propose notamment d’élargir la notion de fertilité à sa seule dimension biologique. « Il y a plein de façons d’être un parent. Il faut voir comment recadrer les choses en ce qui concerne les relations humaines. On peut adopter un enfant, devenir membre des organismes de Grands Frères et Grandes Sœurs, s’impliquer dans un projet communautaire… L’apparente facilité que proposent les techniques de procréation assistée nous empêche de réfléchir. Elles apportent une réponse scientifique à une question sociale. Du coup, on n’est plus que dans un seul domaine, celui de la biologie, et à ce moment-là, on est vraiment infertiles. »

Devant les enjeux éthiques de la procréation assistée, Édith Deleury avance qu’il faut réfléchir, comme société, aux façons d’amener les femmes à avoir leurs enfants plus jeunes. « Ce n’est pas toujours facile de s’engager dans des études universitaires, d’entamer une carrière, puis de concilier travail et famille. Les femmes ont donc tendance à retarder le projet d’avoir des enfants, avec les risques que ça comporte. »

En cette époque obsédée par les « bedaines » de stars, où l’allaitement est présenté comme un geste « glamour » et où on entend partout qu’« avoir un enfant rend meilleur », l’accomplissement du désir maternel est aussi social que personnel. Et pour celles, comme la mère du « bébé DPJ », dont le désir d’enfant se conjugue mal à leur situation psychologique, sociale et matrimoniale, c’est le grand vide.

Page couverture de Bébés illimités.

Selon la journaliste Dominique Forget, la perte de contrôle du « supermarché du devenir parent » est imminente. À son avis, un organisme reconnu par le gouvernement provincial devrait chapeauter les cliniques de procréation assistée.
Dominique Forget, Bébés illimités, Éditions Québec Amérique, 2012, 256 p.

Illustration d'une ligne de séparation horizontale.Illustration d'une ligne de séparation verticale.

De la science… fiction

Édith Deleury, présidente de la Commission de l’éthique en science et en technologie du Québec, redoute les nouvelles possibilités de la procréation assistée, qui relèvent quasiment de la science-fiction. Elle fait référence, entre autres, à une consultation publique annoncée récemment en Grande-Bretagne, au cours de laquelle on évalue la réceptivité de la population à une nouvelle technique permettant de prévenir la transmission génétique de maladies graves. Comment? En intégrant un troisième ADN. « Il faut s’interroger sur ce que ça représente dans la construction de l’identité de l’enfant », affirme-t-elle.

Dans Bébés illimités (Québec Amérique, 2012), la journaliste Dominique Forget expose les avancées de la procréation assistée, de la stimulation ovarienne à l’insémination artificielle, en passant par la fécondation in vitro et la gestation pour autrui (les mères porteuses). En entretien téléphonique, elle affirme que nous devrons nous préparer« à en voir de toutes les couleurs ». Elle n’en finit plus de s’étonner des frontières sans cesse dépassées de ce « supermarché du devenir parent ». « Aux États-Unis, surtout, il n’existe presque pas de contrôle : les femmes peuvent avoir un enfant à l’âge qu’elles veulent, choisir le sexe, la couleur des yeux », rapporte celle qui souhaiterait, au Québec, qu’un organisme reconnu par le gouvernement provincial chapeaute convenablement les cliniques de procréation assistée.